
Lorsque j'avais la jambe plâtrée,je m'ennuyais ferme. J'ai beau dire que je ne m'ennuie jamais, c'est faux. Je lisais, sortais un peu et recevais quelques visites. Mais mon travail et ses menues vicissitudes me manquait. Je me sentais inutile.
Alors, je suis parfois allée papoter sur des messageries. J'ai trouvé cela divinement distrayant. Si j'en avais eu le temps, je crois que je me serais livrée à une typologie des mâles qui hantent ces lieux.
J'ai commencé cette activité pour me distraire. J'y suis allée mue par l'ennui autant que la curiosité. J'ai d'abord pris beaucoup de distance. Puis, l'expérience venant, il m'est arrivé d'allumer mon Mac et de me connecter simplement pour croiser le fer avec quelque crétin.
Certains connectés étaient touchants. Je pense à tous ces maladroits qui sont incapables d'engager une conversation. Ou encore à ces autres qui, une fois le sujet du temps qu'il fait épuisé, ne savent plus que dire. A tous ceux-là, si d'aventure ils me lisent un jour, j'oserai leur conseiller de faire une thérapie destinée à développer leurs habiletés sociales. Car pour charmer, il ne suffit pas d'être gentil, il faut aussi séduire.
Ceux qui m'auront le plus passionnée, sont tous les autres, la cohorte de "dragueurs" de pacotille.
Il y a les séducteurs de base, qui viennent hanter les messageries, munis pour tout viatique de leurs pauvres fantasmes. J'adorais les voir "tourner autour du pot", m'entretenant de sensualité, avant d'envisager des rapports torrides et étreintes moites. Là, où eux voyaient sans doute quelque scène merveilleusement érotique, je n'imaginais qu'un cinq-à-sept dans le cadre sordide d'un Formule 1 de banlieue ou sur la banquette arrière d'une Renault Scénic. Mais ceux-là ne sont pas les pires, car je conçois qu'on puisse être travaillé par le désir. Et puis, la maladresse a quelque chose de touchant.
Les pires, sont vraiment les hommes qui se croient intelligents et ne le sont pas vraiment. Cadres moyens ou supérieurs en goguette, ils viennent là pour faire leurs emplettes parmi les connectées, se bornant pour toute séduction à exposer leurs connaissances parcellaires dans un style ampoulé et parfaitement ridicule. Le voussoiement est de rigueur parce qu'il leur semble que jouer les parvenus, tels qu'on en voit dans le théâtre de boulevard, est le comble du chic. J'ai toujours senti chez eux, ce besoin impérieux de dominer fut-ce au prix d'un ridicule achevé !
Je les laissais enfler, telle la grenouille de la fable, avant de les piquer ! Dieu, que de vilaines insultes, ces petits jeux m'ont valu. Car une chose est sûre, chez ces êtres un peu dominateurs et vains, la femme se doit d'être stupide. La mise en scène est parfaite et la femme se doit d'être instrumentalisée dans le scénario. Gare à la paonne qui dirait à ces paons pathétiques : "A part faire la roue, qu'avez vous comme autre talent ?".
Autant par vanité que par désir de venger celles qui furent ou seront leurs victimes, j'avoue avoir aimé rabattre leur superbe. Et une chose est sûre, l'homme dominateur est un homme qui a peur des femmes. Il finira par épouser une cruche tout en rêvant à une autre, plus intelligente. Mais qu'une femme intelligence se présente et il n'en voudra pas.
Car sa virilité défaillante le met perpétuellement en danger dès lors que le QI de l'élue de son cœur dépasse quatre-vingt-dix. Alors, il hantera les soirées ou les messageries, cultivant cette curieuse ambiguïté consistant à rechercher une femme brillante qui ne le soit pas trop, une femme qui puisse le valoriser sans lui faire de l'ombre.
Quel plaisir pervers que de ne pas jouer le rôle que l'on m'assigne lorsque la pièce de théâtre est écrite par un crétin qui se prenait pour un homme d'esprit.